On la prend souvent pour une montagne d'alpinistes parce qu'elle en a la forme. Elle est en réalité une montagne d'habitants : assez proche du lac pour qu'on la voie tous les jours, assez raide pour qu'y monter reste un événement, assez ancienne dans les mémoires pour que chaque famille du Chablais en ait une histoire.
De Genève, les Dents d'Oche, après la chaîne du mont Blanc, sont un des points de notre horizon les mieux faits pour captiver l'attention. Rien ne captive tant l'attention que la forme hardie de ces arêtes s'élançant d'un seul jet dans les airs.
François Thioly, du Club alpin suisse, 1863.
L'origine du nom
Le mot Oche ne vient pas de la forme en dent. Il désigne une entaille, une encoche : ouche dans le patois chablaisien, osche en vieux français. L'entaille en question, c'est le col qui sépare la Dent d'Oche de sa voisine, le Château d'Oche. Pour les anciens, aller à la montagne d'Oche voulait dire monter à l'alpage situé sous les sommets, pas gravir les sommets eux-mêmes. Les cimes, improductives et inquiétantes, servaient de repères et n'étaient guère nommées.
Autrement dit, la montagne porte le nom du vide qui la borde, et probablement celui de l'alpage qui vit à ses pieds. D'autres pistes circulent : le celte uxelles, haut, élevé, ou encore o'che, un pâturage d'excellente qualité. Les anciens de Bernex, eux, penchaient pour denta d'occhi, la dent des yeux, et l'appelaient surtout la Becca, à cause de son profil acéré en forme de bec.
Le nom de Dent d'Oche apparaît pour la première fois sous une plume savante en 1777, chez Horace Bénédict de Saussure, qui parcourait alors les flancs du massif à la recherche du charbon de pierre signalé au-dessus de Saint-Gingolph.
Les noms de tous les cols, alpages et pointes du massif valent le détour : chacun raconte un usage, un troupeau ou un passage.

Une formation en trois actes
Les roches de la Dent et du Château d'Oche sont des calcaires clairs et massifs, déposés à l'ère secondaire dans la Téthys, ce vaste espace marin qui séparait l'Europe de l'Afrique à l'emplacement actuel des Alpes.
À l'ère tertiaire, il y a environ soixante-dix millions d'années, la dérive des continents provoque la collision. Les couches sédimentaires, prises en sandwich, se plissent. Un soulèvement cristallin forme la partie centrale du massif du Mont-Blanc, tandis que la couverture sédimentaire glisse par-dessus et donne les Préalpes, dont le Chablais fait partie. La Dent d'Oche appartient à la nappe des Préalpes médianes plastiques : ses terrains ne se sont pas formés là où on les voit, ils ont voyagé.
À peine édifiée, la montagne est sculptée par les glaciers du quaternaire, tandis que l'érosion différentielle met en valeur les roches dures, ici le calcaire du Malm.
Le résultat est cette forme si reconnaissable : une lame de calcaire redressée, ce que les géologues appellent un crêt. Dans la face nord, une faille longitudinale de chevauchement a créé le couloir pentu qu'empruntaient jadis les muletiers, et que l'on appelle encore le couloir des muletiers. Le refuge est bâti sur un épaulement de l'arête ouest, séparé de la crête sommitale par cette même faille. La face sud, elle, plonge vers le vallon d'Oche, un synclinal dégagé par les anciens glaciers.
L'histoire n'est pas finie. La poussée de l'Afrique sur l'Europe continue, de l'ordre du millimètre par an, et la montagne se trouve dans une zone de sismicité sensible.
Montagne vivante issue des profondeurs de la Terre, la Dent d'Oche a grandi et s'est élevée à l'assaut du ciel. Alors, à l'échelle de la Terre, elle n'aura été qu'une vague fugitive accidentelle.
Pierre Termier, géologue.
Une altitude capricieuse
Il a fallu du temps pour se mettre d'accord sur la hauteur de cette montagne. Saussure, après des mesures altimétriques faites avant 1779, annonce 2 473 mètres. Albanis Beaumont, au tout début du XIXe siècle, propose un chiffre plus élevé encore. En 1825, une source distingue une petite et une grande Dent d'Oche, cette dernière à 2 636 mètres, en réalité les Cornettes de Bise : la confusion se retrouve chez d'autres géographes du siècle.
En 1892, le dictionnaire géographique de Joanne la cote à 2 434 mètres. Il faudra attendre le XXe siècle et les relevés de l'Institut géographique national pour que l'altitude se fixe à 2 221 mètres, chiffre officiel depuis 1979.
Les fidèles de la Becca, eux, préfèrent dire 2 222 mètres. L'écrivain Valère Novarina en a fait une observation : gravir la Dent d'Oche, ce Fuji-Yama des Chablaisiens, c'est aussi une ascension mentale, et ces chiffres bégayés sont rares en montagne.
Deux siècles d'ascensions
La première ascension officielle date de 1781. On l'attribue à Samuel Romilly, parti de Genève. À cette date, monter sur un sommet pour le regarder n'allait pas de soi : la montagne était un lieu de travail, de passage et de crainte, pas une destination.
Le XIXe siècle change ce regard. Victor Hugo parle de la Dent d'Oche en 1839, vue depuis la rive suisse. Napoléon III la découvre depuis Évian en 1860. En 1863, François Thioly publie dans la revue du Club alpin suisse un article sur son ascension, et en 1870 un topo-guide allemand la recommande, avec un guide.
La face nord attend plus longtemps. John Jacottet y ouvre un premier itinéraire en 1892, depuis le col de Trépertuis. Mais la grande voie, celle qui deviendra la classique du Chablais, est l'œuvre de Joseph Ravanel, dit le Rouge, guide de Chamonix, en 1925. Trois cent cinquante mètres de calcaire, avec le matériel et les méthodes de l'époque. La voie porte son nom. En 2002, la voie Canicula est ouverte sur l'arête ouest : cinq cents mètres de dénivelé, à corde tendue sur une arête splendide.

Repères chronologiques
Une montagne fréquentée depuis trois mille cinq cents ans, dont voici les moments marquants.



